pinceau & canapé

English version below

 

“Les journaux parlent de tout, sauf du journalier.
Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, I’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, I’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire?
Faites l’inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez.
Questionnez vos petites cuillères.
Qu’y a-t-il sous votre papier peint?”
extrait de l’Infra-ordinaire de Georges Perec

 

Nous sommes heureux de présenter Pinceau et canapé, une exposition avec Isabelle Cornaro, Jos de Gruyter & Harald Thys, Tom Humphreys, Aukje Koks, Rachel Koolen.

Arroser nos plantes, lacer nos chaussures, se rendre à notre travail… Nos journées sont peuplées de ces événements quotidiens que nous répétons à l’infini sans plus les questionner.

Face au désenchantement global, porter de l’attention au commun, à l’ordinaire, aux petits gestes plutôt qu’aux grands combats peut participer à une autre appréciation du monde. L’habitude banalise des tas de choses qui, une fois rendus à leur existence propre, permettent une perception des détails : ces signifiants discrets mais si riches et divers. Il y a quelque chose de l’enfance dans prendre le temps pour le banal et l’accessoire.

L’étonnement quotidien comme éventuel rempart à la dérive ou comme le décrivait Hal Foster dans son livre Design et crime : ‘Chacun d’entre nous a besoin d’une trame narrative pour appréhender les pratiques du présent – des histoires circonstanciées et non pas de grands récits’.

Sous des allures de bas-relief, quelques bijoux de famille ou de pacotille côtoient des objets épars. Avec la précision du classicisme et la volupté du baroque, les tableaux sculpturaux d’Isabelle Cornaro dévoilent un agrandissement du personnel et de l’ordinaire : ils portent en eux les promesses des passions humaines. On se confronte à des œuvres imprégnées à la fois de la distance du temps et de l’urgence de l’intime.

Aukje Koks questionne l’existence des objets et la relation que nous entretenons avec eux. Ses œuvres s’inscrivent dans la tradition picturale de l’Intimisme où les sujets de vie intérieure et les scènes caractérisées par une ambiance intime font loi. Koks précipite la normalité dans un ballet surréaliste tout en murmurant des histoires d’humanité concrète.

Victor Hugo a écrit qu’il est nécessaire ‘d’étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait’. Les aquarelles de Jos de Gruyter & Harald Thys se déplacent dans les interstices de l’histoire en évoquant des récits de vie banals, imparfaits, ordinaires… Les 3 peintures de la série Fine Arts, qui délivrent une alternance de scènes historiques et de scènes incongrues, proposent une approche pleine de dérision et de raillerie sur la construction du réel.

Les œuvres de Rachel Koolen sont autant de tentatives de réconcilier l’âme et le corps… Ce corps, habitacle du tous les jours face à l’esprit, royaume de l’immatériel. Sa sculpture The Imperfectionist et The Painting évoquent le combat qui unit le concret à l’abstrait. Les fragments de peinture s’apparentent à des échantillons de peau tout comme la masse qui surgit du volume s’apparente à la masse corporelle, masse quotidienne que l’artiste tente de faire fonctionner.

Dans les œuvres de Tom Humphreys des gens déambulent entre des tracés de peinture sur des carreaux en céramique vernissée. Walter Benjamin définit la flânerie comme un véhicule pour l’intellect humain à s’ébahir du monde. Les personnages présents ici pourraient être des flâneurs ; pendant qu’ils regardent les paysages abstraits qui les entourent, nous les regardons.

“The daily papers talk of everything except the daily.
What’s really going on, what we’re experiencing, the rest, all the rest, where is it? How should we take account of, question, describe what happens every day and recurs every day: the banal, the quotidian, the obvious, the common, the ordinary, the infra-ordinary, the background noise, the habitual?
Make an inventory of your pockets, of your bag. Ask yourself about the provenance, the use, what will become of each of the objects you take out.

Question your teaspoons.
What is there under your wallpaper?”

excerpt of Species of Space and Other Pieces by Georges Perec

Une, une, une is delighted to present Pinceau et canapé, an inaugural group exhibition with Isabelle Cornaro, Jos de Gruyter & Harald Thys, Tom Humphreys, Aukje Koks, Rachel Koolen.

Watering your house plants, lacing up your shoes, heading to work… Our days are full of daily events that we repeat unquestioningly, ad infinitum. In the face of global disenchantment, an interest in the ordinary, in small gestures rather than big fights might provide us with another assessment of the world. Habit makes commonplace many things that, once returned to their own existence, enable details, discreet but generous and diverse signifiers, to appear. There is something childlike in taking time for the unremarkable and the accessory.

Everyday amazement is a possible shield against downward spiral as Hal Foster describes in his book Design & Crime: “All of us need a narrative to focus on present practices — situated stories, not grands récits.1

Using bas-relief, family jewels together with cheap baubles stand alongside scattered objects. With classicist precision and baroque delight, the sculptural paintings of Isabelle Cornaro unveil an enlargement of the personal and ordinary: they carry within themselves the promises of human passion. Works steeped in both the distance of time and the urgency of privacy confront us.

Aukje Koks questions the existence of objects and the relation we have to them. Her works are part of the pictorial tradition of Intimism; domesticity and scenes of interior living are explored as subject-matter. Koks throws normality into a surreal procession, and whispers stories of concrete humanity.

In Les Misérables, Victor Hugo said it was necessary “to astound catastrophe by the small amount of fear that it occasions in us.”2 Jos de Gruyter & Harald Thys’ watercolours maneuver around the interstices of history by alluding to personal narratives, ones which are common, imperfect, ordinary… These three paintings from the series Fine Arts mockingly approach the construction of reality by assimilating historical scenes with odd ones.

Rachel Koolen’s works attempt to unite body and spirit… As opposed to the spirit, realm of the ethereal, the body is the cockpit of daily life. Her sculpture the Imperfectionist, and the Painting conjure a struggle that joins the tangible to the abstract. The painted fragments become affiliated with skin samples, just like the heap emerging from the sculpture aligns with the bodily heap, a habitual heap that the artist tries to operate as and when she shapes it.

The pieces by Tom Humphreys are made of photographed people meandering between the outlines of paintings on glazed ceramic tiles. Walter Benjamin considered the stroll a vehicle for the human intellect to comprehend and be astonished by the world. The characters depicted here could be flâneurs; while they watch the abstract landscapes that surround them, we watch them.

1 Hal Foster, Design and Crime (and Other Diatribes). Verso, London, 2002, 128−129.

2 Victor Hugo, Les Misérables, Volume III, Book First, Paris Studied in its Atom, Chapter XI. To Scoff, to Reign, 1862.